samedi, septembre 16, 2006

Et si on essayait de raconter ?...

Tourbillon.

Alors il a fallu renvoyer la fiche de rentrée au national, avancer le bilan pour la mairie de Lyon, décider de qui prenait quelle maîtrise, au week-end de groupe, et puis de comment ça allait se passer, cette troisième année.

On rentre, mais ça ne s'arrêtera pas là. Hors de question. On garde nos baby-sittings, pour si un jour, Barnabé - notre contact là-bas - veut venir à Lyon, qu'on puisse l'aider un peu. On trie nos premières photos pour un début de diapo. On raconte avec de grands gestes, on rencontre des burkinabés chez nos Acoped, et ce sont des souvenirs qui nous reviennent au fur et à mesure que l'une ou l'autre les raconte. On apprend à jouer au waaré aux gens qu'on connaît, on distribue des gâteaux de sésame jusqu'à ce qu'on n'en ait plus, on garde l'oseille précieusement pour si un jour on ose se lancer dans la préparation du bissap, on envoie des mails à tout le monde là-bas, on n'a pas encore recommencé de manger du riz.

Cette impression que tout est déjà si loin. Qu'on est propulsées dans ce mois de septembre et ses obligations, ses inscriptions, ses engagements.

On retient là-bas comme on peut. Je tente d'égayer mes trajets en métro en engageant la conversation avec un béninois, ou bien un congolais. Je fredonne les chansons que les enfants nous ont apprises. Je me souviens.

Du trajet le matin et des creux et des bosses pour aller jusqu'à l'orphelinat, et comme on riait avec Lou ces jours où il avait trop plu et qu'on était obligées de faire d'immenses enjambées pour traverser les "torrents tumultueux peuplés de crocodiles affamés."
De la vitesse des enfants quand on jouait à 1, 2, 3 Soleil, et de nos chaussures qu'on enlevait pour courir pieds nus dans le sable et tenter - en vain - de les rattraper.
Des longues discussions autour d'un waaré, des mots posés sur la culture de l'Autre, des questions. De ces échanges.
Des yeux de Rosalie, la grand-mère de la famille, qui riaient tout le temps, ou presque. Elle ne parlait pas un mot de français, et était toujours inquiête de nous voir revenir un peu fatiguée, un peu malades, un peu brassées.
Des tresses d'Aurélia aux élastiques multicolores qui s'agitaient sur sa tête quand elle courait dans la cour et sa façon qu'elle avait de dire "bijou" au lieu de "bisou".
De comment les enfants et Barnabé craignaient les chatouilles et détalaient comme des lapins dès qu'on s'approchait avec un air entendu, un peu trop près.
Des heures dans le mini-bus, allongée sur le sol, recroquevillée dans le coffre, ou bien serrée sur la banquette arrière, à lire, écrire, dessiner, papoter, chanter à tue-tête, danser debout, à filmer des bêtises, ou à dormir.
Des champs de cannes à sucre, des dromadaires sur le bord de la piste, des vendeurs d'oeufs sur la grande route, des péages comme de simples barrières au milieu du chemin, de l'accident évité par Edmond notre chauffeur, du barrage des policiers qui nous ont reproché de ne pas avoir des papiers en règle, mais pas d'être treize dans un mini-bus de neuf places.
Des oiseaux qui tapait du bec contre la fenêtre le matin ; des chèvres en liberté sur la route ; des araignées qui faisaient enrager AneCé ; des chatons maigres et des chiens qu'on se demandait si c'en était vraiment ; de la basse-cour réveillée d'un coup quand j'avais enflammé mes bolas ; des vautours un peu partout.
Des plus grands qui avaient appris la technique des scoubidous aux plus petits, et qui, quand ils n'avaient plus de fils en caoutchouc, en avaient fabriqués avec des fils arrachés à des nattes.
Des garçons qui ne voulaient pas danser avec les filles, les premières fois où on jouait à "Derrière chez ma tante", et aux filles qui leur couraient après, parce que, elles, elles voulaient danser avec eux.
Du tailleur qui se mélangeait toujours un peu dans nos mesures, pour nos chemises, nos tuniques ou nos pantalons ; de notre discussion avec le postier qui nous avait montré toute sa collection et à qui on avait acheté 80 timbres.
Des odeurs sur le marché, des "bonus" qu'on demandait tout le temps, de Félicité qui nous rajoutait toujours plus que ce qu'on avait acheté, de Catherine qui nous conduisait à chaque fois exactement où il fallait, de nos pas au hasard quand elle n'était pas là, de l'inexistence ou presque de lait en poudre le jour où on voulait faire des crêpes, de cette dame à qui on avait demandé un renseignement et qui nous avait proposé de nous accompagner.
Des nuits allongée sur la natte dans le salon, parce que dans les chambres il faisait trop chaud, des nuits dans les paroisses calmes et un peu hors de tout, de l'anti-moustique à la tombée du jour, mais finalement pas tant que ça, des nuits sous la moustiquaire, quelquefois trouée, des retours dans la nuit sans lampe de poche, où on ne voyait pas nos pieds, des derniers kilomètres avalés par le pick-up et des couchers de soleil.
Des matins à partir en peu en retard pour le centre, à aller chercher le pain en vélo, des matins au dispensaire, ou bien à l'église, en forme, ou bien un peu malades, des matins à se lever tôt, à prendre la route, à parcourir le marché de Fada, à rouler encore et encore.

D'Alassane, de Soulé, de Gildas, de Ramata la petite, de Charlotte, de Balkissa, de Martine, de Gisèle, de Denise, d'Amandine, de Billy, de Martin, de Issa, d'Adama, de Hermine, de Ramata la grande, de Awa, de Séni, de Dieudonné, de Clément, de Philippe, de Justin, de Jeanne, de Faïssal, de leurs sourires, de leurs jeux, de leurs chatouilles, de leurs chansons.

De nos chansons chantées à tue-tête dans les dortoirs quand la pluie cognait contre la tôle et nous empêchait d'entendre l'autre.

Des au revoir qu'on ne sait pas faire.


D'un avion qui décolle, de nous six éparpillées dans l'engin. De mes larmes quand on s'envole.



Du retour. Des billets de train achetés à Paris, des sandwich et yaourts à la Brioche dorée. De nos chapeaux qui nous étranglaient un peu. Du train où les filles s'endorment, et qu'avec Lou on écrit. Des mots calmes.

Des escaliers, des flashs, des applaudissements.
Des gens qui sont là.
De quand on s'est dit que cette fois, c'était vraiment fini.
Qu'on s'est toutes embrassées, et qu'on a crié "A samedi !".

1 Comments:

Anonymous Edouard a souri...

Après nombreuses recherches, j'ai enfin retrouvé votre site et ... quelle merveille !!!
Merci pour cette description sublime qui me rappelle notre projet, merci de m'avoir fait partager un petit bout de votre périple (j'espere qu'on pourra en parler de vive voix !), merci pour l'émotion qui est petit à petit montée pendant la lecture de vos commentaires .... Merci !!!
Nous avons la chance d'avoir vécu des voyages inoubliables, des rencontres formidables et finalement, cet été, plein de coccinelles étaient éparpillées pour "ne pas changer les choses, mais changer des choses"
Passez le bonjour à Olivier et Isabelle, on a bien pensé à eux là-bas.
Et, dès que vous avez une projection de prévu, n'hésitez pas à me faire signe !!!

12/03/2006 7:05 PM  

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